Un premier bilan
La troisième édition du « réveil du Dodo » s’est déroulée les 17,18 et 19
mars 2009 à l’Université Montpellier 2, sous l’égide de l’IFR 119 «
Montpellier-Environnement-Biodiversité ». Elle a fait suite aux deux
premières rencontres de Lyon (avril 2003) et Paris (mars 2006) en offrant à
220 participants (170 personnes/jour en moyenne) la possibilité de présenter
leurs travaux et de débattre des questions méthodologiques et conceptuelles
des sciences de la conservation. Ces journées ont été centrées sur les
interactions entre Sciences de l’Homme et de la Société et Ecologie de la
Conservation : Peut-on faire de la biologie de la conservation sans les
sciences de l’Homme et de la Société ?
Dans un contexte d’interdisciplinarité, souvent invoquée mais rarement mise
en pratique, l’ambition de ce colloque était de confronter les expériences
interdisciplinaires de la biologie de la conservation et d’opérer une
médiation entre le champ de l’écologie et celui des sciences de l’homme et
de la société. Entre réflexivité et pragmatisme, en quoi les SHS
constituent-elles un appui pour les sciences de la vie et la préservation de
la biodiversité ? Dans quelle mesure, les projets de recherche
interdisciplinaires permettent-ils de déplacer le regard des chercheurs, des
gestionnaires ou de produire de nouvelles questions de recherche ? Comment
les différentes disciplines abordent-elles la question de la conservation de
la biodiversité ? Quels dispositifs interdisciplinaires sont mis en œuvre
dans les phases de diagnostic et de prescription ? Comment est-on passé des
résultats de recherche aux recommandations sociales et politiques ? Quels
sont les difficultés et les succès rencontrés ?
Ces rencontres ne se sont pas résumées à la seule entreprise de faire
dialoguer les biologistes, les écologues avec des sociologues, économistes,
géographes, anthropologues ou philosophes. Il s’est agit surtout, au travers
des contributions, de mieux cerner les conceptions de la biodiversité et de
l’interdisciplinarité. Bien sûr, comme chaque édition, une part du programme
a été consacrée à des communications libres sur des travaux originaux en
biologie de la conservation. Ces travaux étaient théoriques ou empiriques,
fondamentaux ou appliqués, mais les présentations ont toutes mis en évidence
leur intérêt pour la conservation des espaces ou des espèces.
Globalement, les communications et les discussions ont montré qu’au cours de
ces dernières années l’approche de l’interface entre natures et sociétés
s’est particulièrement transformée. L’approche classique qui séparait
l’étude des écosystèmes ou des espèces par les méthodes et outils issus des
sciences de la vie de l’étude des usages et des représentations sociales
semble perdre de l’importance au profit de travaux qui portent sur les
processus de l’anthropisation et sur les interactions des humains et des
non-humains. Les études de cas ont souligné comment la montée des enjeux de
conservation relatifs à l’espace rural, aux aires protégées ou aux espèces
rares, se traduit par des controverses sociales et scientifiques. Ces
dernières demandent une exploration plus approfondie tant des éthiques
environnementales que des travaux économiques, historiques et sociologiques
sur les choix d’aménagement et de gestion. Les influences mutuelles entre
sciences et éthiques sont à préciser plus avant pour mieux comprendre les
contextes dans lesquels les chercheurs et gestionnaires ont à définir les
projets de conservation et à prendre leurs responsabilités au regard du
devenir de la diversité du vivant. A la croisée des sciences politiques et
de la gestion, de la sociologie rurale, de l’anthropologie et de la
géographie, des perspectives prometteuses de collaborations se dessinent et
cela d’autant plus que le dialogue avec les sciences écologiques
s’intensifie. En effet, chaque expérience présentée a été l’occasion de
confronter les pratiques et les cadres théoriques mais aussi de mettre en
évidence des controverses liées à la transdisciplinarité et la nécessité
d’établir une culture commune afin de parvenir à une compréhension
opérationnelle de la transdisciplinarité dans les sciences de la
conservation de la biodiversité.
On peut également souligner la grande hétérogénéité de travaux, de
thématiques, de disciplines, tout en notant que cette hétérogénéité a du
sens. Elle a permis de mieux saisir le paysage de la recherche francophone
sur la conservation de la biodiversité. Celle-ci est fortement ancrée au
terrain et souligne l’intérêt des retours d’expérience mais aussi le besoin
évident de théorisation. Elle réhabilite la nature ordinaire, prend
davantage en compte la diversité fonctionnelle et phylogénétique, questionne
l’écologie de la santé face aux changements globaux, développe les sciences
participatives (où l’enjeu est vraisemblablement tout autant la formulation
collective des problèmes que le simple accès à la science ou la collecte de
données). Dans l’ensemble les communications ont montré que l’esprit du
temps est sans doute encore à la découverte et l’interdisciplinarité ne se
décrète pas, c’est visiblement toujours une histoire de rencontres,
d’affinités, de projets. Nous avons examiné, dans les différentes sessions,
les grandes pathologies des projets de conservation : le contexte et
l’ancrage social de la science demandent notamment encore à être précisés
dans maints projets. Il serait probablement avantageux pour le chercheur de
mieux définir ses propres idéologies et ses propres objectifs de
conservation. Nous avons également apprécié l’importance du langage, de
l’attachement à l’objet d’étude, l’inconfort intellectuel aussi. Certains
travaux ont montré que l’articulation entre opérationnalité et publication
se fait souvent encore aux dépens de l’implication multidisciplinaire. Dans
certains cas on utilise encore les sciences humaines comme un ivrogne
utilise un lampadaire, pour s’aider à tenir debout face à la demande
sociale. Dans d’autres cas la coopération est fructueuse, elle conduit
notamment à repenser sa science et celle de l’autre. Pour conclure, comme
l’ont rappelé les grands témoins, ces journées ont montré qu’il est
nécessaire dans les projets de recherche interdisciplinaires non seulement
de prêter attention mais de donner du sens à quelques mots clés:
pragmatisme, respect, générosité, réalisme institutionnel. Soulignant ainsi
l’importance non de l’injonction de l’interdisciplinarité mais plutôt celle
de l’expérimentation, de sa capitalisation et de sa théorisation.
Les communications des conférenciers invités ainsi qu’une synthèse de ces
journées seront prochainement publiées dans la revue «
Natures Sciences
Sociétés ».
Le comité d'organisation
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